Cavalcade vers la raison

«Olivier est monté sur une hauteur:
Il regarde à droite parmi le val herbu,
Et voit venir toute l’armée païenne.»

Les mêmes mots résonnaient dans sa tête. A force de répéter cet extrait de la Chanson de Roland avec la plus petite de ses filles Morgane, il les connaissait par cœur. Depuis qu’il était enfant en effet, il avait une passion pour les chevaux, les chevaliers, les histoires du Moyen Age et particulièrement celle des chevaliers de la Table Ronde.
C’était le 23 août 2010 et Asad Gawaher s’identifiait au héros Oliver lorsqu’il était en train de monter la statue équestre d’Henri IV de la Place Dauphine. Il portait son seau à outils, contrarié par la corvée qu’il devait accomplir. En effet, la veille, son collègue de travail, l’avait convaincu de prendre sa place pour le service de nettoyage de la fameuse statue. Malgré le fait que ce jour était son unique jour de congé hebdomadaire, il n’avait pas réussit à refuser. Ainsi, dès cinq heures, ce matin là, il était en route pour aller travailler.
Une fois arrivé sur la place, il s’approcha de la statue et découvrit une épaisseur étonnante de crasse. Jamais il n’avait remarqué, au cours de ses nombreuses promenades dans ce quartier que la statue était si sale. Simple balayeur, il ne connaissait pas les méthodes d’entretien des monuments mais décida de commencer par nettoyer les parties plus sales. Soudain, astiquant un sabot, il s’aperçut que le cheval avait changé de patte d’appui. Il était tôt, il tenta d’accuser son manque de sommeil, c’était impossible. Cependant, quelques secondes plus tard, il entendit très distinctement: «Excusez-moi, Monsieur, pourriez-vous, je vous prie, lustrer un peu mieux mon éperon droite?» Asad failli tomber en arrière: la voix semblait être celle du cavalier! Il ne pouvait pas en croire ses yeux, ou plutôt ses oreilles.
A vous lecteurs, cela peut également vous sembler fou, mais rappelez-vous le célèbre mythe de Pygmalion et Galatée compté par Ovide dans le Métamorphoses: une vrai statue pourrait donc devenir vivante? Peut être vous souvenez vous du Traité des sensations de Condillac, une histoire similaire…Serait-ce possible? A présent c’est moi qui oublie notre pauvre Asad encore pétrifié par ce qui venait de se produire. Cependant, il n’était pas au bout de ses surprises. Quelque chose d’encore plus extraordinaire arriva: la statue se mit à bouger la tête d’un côté puis de l’autre en faisant des exercices comme un athlète avant une course. Après avoir terminé de se dégourdir les doigts le roi Henri IV s’exclama: «Oh comme il fait chaud aujourd’hui!» Asad, se reprit et lui répondit : «Euh…en fait, Monsieur, vous avez eu de la chance d’être ici entre deux ponts, nous sommes juste au dessus du fleuve. Croyez moi, au centre de la ville, la chaleur est étouffante et c’est invivable!» Henri lui répondit avec une certaine arrogance: «Non non mon pote, ne s’agit pas de chance! Tu ne me connais pas alors? Henri IV de Bourbon, roi tolérant et magnanime né le 13 décembre 1533 et mort le 14 mai de exactement il y a 400 ans. L’Edit de Nantes du 1598, c’est moi qui je l’ai signé. C’est important parce qu’il met fin aux guerres des religions qui ont troublé la France. J’espère vivement qui tu n’es pas un chrétien fanatique comme mon assassin!» Asad qui n’avait en fait jamais entendu parler de ce roi, l’écoutait stupéfait mais avec attention. C’était peut être parce qu’il en avait assez de rester immobile et sans parler, de rester «de marbre» que Henri IV avait cette forte envie de discuter. Il commença un monologue « Eh mon cher ami, tu n’imagines pas combien de choses j’ai vu de ces hauteurs. Je suis immobile et de pierre mais je peux tout voir: les hommes qui courent frénétiquement d’une part et de l’autre, les enfants qui crient, les bateaux sur la Seine, les couples bras dessus bras dessous. J’ai en effet pu analyser, pendant des siècles toutes les attitudes des hommes et je peux en conclure qu’il n’a jamais changé. Ouvre bien tes oreilles!
N’est ce pas vrai qui si on parle de la religion, l’intolérance cause encore beaucoup de troubles? Et que dans la politique on trouve toujours certaines affaires cachés par l’Etat? Et les guerres ne sont elles pas encore à l’ordre du jour?
L’homme, fait du sentiment et raison, rationalité et irrationalité, est donc fixe dans son être et je suis sûre qu’il sera éternellement comme ça. Tu me demandes alors pourquoi le mot «progrès» existe encore? Il a été crée pour être appliqué à la science et aux inventions mécaniques. Ce sont justement les changements apportés par les nouvelles technologies qui causent la distance entre mon ère et la tienne. Je te donne un exemple qui m’a vraiment choqué: Au XVI ème siècle les hommes se déplaçaient avec des carrosses trainés par des chevaux mais la plupart des personnes marchaient et se promenaient à pied. Maintenant, regarde, ils utilisent ces étranges boites avec des roues qui marchent toutes seules et n’ont plus besoin d’animaux. En fait, je n’ai pas encore compris qu’elle est la force surnaturelle qui leur permet de bouger. Pendant des années, je me suis interrogé sur ce fait et j’ai imaginé différentes solutions plus folles les unes que les autres. Je ne t’en citerai qu’une qui m’amuse encore: un jour je suis arrivé à la conclusion que les «voitures», comme vous les appelaient, fonctionnent par la grâce divine! Tout de suite je me suis aperçu de l’extravagance de cette idée: quel dieu spécifique permettrait ça? Celui des protestants où des catholiques? Oui, je sais ce que tu es en train de penser que j’insiste un peu trop sur tout ce qui concerne le divin ou les religions en général.
J’ai toujours considéré le surnaturel comme un pivot pour ma vie.
Je m’explique mieux: l’homme a un désir immense, qui se transforme presque en une quête: celle du bonheur. Il cherche à y aboutir à travers des moyens mal choisis. Comme pouvez-vous penser trouver le bonheur en entrant dans ces magasins illuminés par des terribles lampes à néon et en ressortant avec des grands sacs plastiques pleins de babioles? La solution? C’est la spiritualité qui donne vraiment un esprit et une contenance à l’âme! Elle est en effet une partie indissoluble du corps et c’est pour ça il faut la nourrir. C’est le fait de croire en quelque chose de plus puissant que nous qui manque dans ce monde du XXI siècle, envahit de la pauvreté spirituelle des voitures. Le cheval, lui, témoigne d’une vraie liberté. Il n’est pas aliéné par le mode de vie industrielle d’aujourd’hui. En gardant une part d’animalité, l’homme pourrait nourrir son âme d’une chose plus précieuse que ce que les machines et la technologie lui apporte. Tu me suis, l’ami?
Excuse-moi pour la fouge de mon discours mais j’ai finalement quelqu’un avec qui je me peux confier. Je te donne en conclusion une image pour que tu puisses voir plus clairement dans la pratique mes pensées. Les technologies ne sont pas comme des ailes pour un albatros, sans lesquelles il ne peut flotter dans l’air. En effet, on pourrait vivre aussi bien sans les utiliser. Je ne doute pas du fait qu’elles soient très utiles mais sans les voitures par exemple la vie ne serait-t-elle pas plus tranquille? Moins frénétique? Regarde moi, tu vois j’ai décidé de me faire représenter assis sur mon cheval et, pense si j’étais dans une voiture, je serai surement parti à grand vitesse pour un tour de la France, eh-eh!».
C’est avec ses derniers mots que la statue d’Henri IV terminait son discours qu’on pourrait plutôt qualifier comme un flux de conscience saturé par le temps.
Asad avait les yeux grands ouvert et n’avait encore rien dit pendant tout ce débit de pensées.
C’est seulement à la fin qu’il réussi à manifester une sorte de salutation en faisant un signe de tête et il commence à marcher vite vers le Pont Neuf. Il n’était pas vraiment confus pour avoir entendu une statue parler mais plutôt pour le discours de ce roi. Beaucoup des questions se bousculaient dans sa tête. Il ne s’était jamais rendu compte de ces remarques et ne s’y était jamais intéressé.
Est-ce qu’il avait trouvé la clef pour comprendre notre être? Est-ce que les technologies pouvaient représenter un problème plus qu’une aide? Mais alors pourquoi les utilise-t-on si souvent? Avons-nous besoin de plus de spiritualité comme il disait et est ce que cela doit être valorisée pour mieux vivre? Et vous lecteur qu’en pensez-vous? Les plus grandes transformations sont celles qui s’adressent à une grande partie des individus ou cela suffit-il qu’un seul homme change pour que la société puisse vraiment s’évoluer?
C’est comme la célèbre image d’une goutte dans l’océan qui ne sert à rien et qui ne modifie pas la matière mais c’est précisément cette même goutte qui, une fois versée dans un verre peut le faire déborder.
Voyons concrètement ce qui s’est passé suite à cette rencontre.
Malgré le poids de ses outils, Asad ne pense même pas à se reposer en prenant le métro et continue à marcher, plongé dans ses pensées. Lorsqu’il arrive chez lui, il est déjà huit heures du matin et il restait un quart d’heure de sommeil à ses filles avant qu’il ne vienne les réveiller.
Il décida alors de préparer le petit-déjeuner.
Sur la table il y avait encore le cahier blanc à pois rouges et le livre de Littérature qu’elles avaient utilisé la veille pour réviser. Asad passa sa main sur la couverture et ouvrit le livre jusqu’à la page qui relatait les exploits d’Olivier.
A partir de ce moment, il se découvrit un réel intérêt pour les histoires héroïques.
Les mots qu’il avait entendu de la bouche d’Henri IV avaient en effet laissé traces en lui. Il cherchait à s’interroger et à développer sa spiritualité.Tous les jours en effet il décidait de marcher jusqu’à le lieu de son travail. Toutes les matins il prenait la petit-déjeuner avec ses filles et toutes les soirs il lisait des histoires et des contes pour les aider à s’ endormir. Touts les week-ends il décidait de passer du temps avec la famille et son épouse.
Et vous, lecteurs, pensez-vous que ce conte peut éveiller quelque chose de nouveau en vous?
Même une statue, froide et poussiéreuse, peut nous faire réfléchir et c’est donc pour ça que nous avons décidé de transcrire tout ce discours sur le papier. Je me souviens de la célèbre citation de Cicéron Historia vero testis temporum, lux veritatis, vita memoriae, magistra vitae, nuntia vetustatis. C’est seulement l’histoire en fait qui peut nous aider à comprendre mieux le présent et à développer de nouvelles pensées.
La prochaine fois que vous passerez devant la statue d’Henri IV, soyez attentif, et peut-être apercevrez-vous le mouvement du sabot de son destrier.

Concours Cavalier, Sorbonne Nouvelle, Paris, 2013

Lascia un commento